Entretien avec Constantin Lazaris (3/3)


Bonjour !


Nous avons réalisé un long entretien à bâtons rompus avec Constantin Lazaris, l'auteur de Vers la fondation, que vous pouvez retrouver dans notre boutique. Il nous explique son cheminement et comment il est arrivé à la définition de son concept de fondation.





Entretien avec Constantin Lazaris (3/3)



Cosaque : Vous proposez une relecture originale de certains épisodes ou réalisations historiques dans lesquels vous voyez des inspirations possibles pour les fondations. Comment vous en est venu l’idée ?

Constantin Lazaris : L’Histoire est parsemée de moments de faiblesse ou d’incapacité des États. Les exemples de tels affaiblissements sont nombreux. Les populations ont alors dû faire preuve d’adaptation et d’innovation pour réussir à produire elles-mêmes les fonctions qui n’étaient plus assurées par une puissance publique. L’exemple paradigmatique est évidemment la fin de Rome en Europe de l’ouest et le développement de la féodalité, sur des bases plus locales. L’empire n’étant plus capable d’assurer la sécurité de ses frontières, les établissements humains ont dû prendre en charge eux-même leur sécurité, par exemple avec la construction de murailles, qui n’avaient pas d’utilité du temps de la sécurité de l’empire, durant les deux premiers siècles de notre ère. Mais de nombreux autres exemples peuvent être cités : la fin de l’URSS, les caravansérails...

Cosaque : Vous citez des exemples qui ne relèvent pas uniquement d’un effondrement.

Constantin Lazaris : Oui. Les effondrements nous parlent spécifiquement car nous partageons actuellement le sentiment de la fin de quelque chose, de la fin d’une certaine forme de notre civilisation, de sa dégradation. Mais il est utile d’étudier également d’autres situations d’autonomie et de prises en charge des fonctions sociales par des communautés. Il peut s’agir notamment de situations où l’État n’est pas encore assez constitué ou pas encore présent pour cela, à l’instar de fronts pionniers ou de conquêtes récentes. C’est le cas par exemple des villages saxons mis en place sur les marches orientales du royaume de Hongrie au Moyen-Âge : ce qui ressemblait à l’État n’était pas en capacité de les défendre, voire de les administrer. Il a donc concédé des terres à des villageois qui devaient s’occuper eux-mêmes de leur sécurité. Il ne s’agit pas d’un retrait de l’État, mais d’une situation intermédiaire, périphérique. Il est intéressant de considérer ces exemples car ils permettent d’ouvrir les horizons et parce qu’ils permettent aussi de dédramatiser la situation actuelle : celle-ci peut être transitoire, un moment vers une organisation plus pérenne et positive.

Cosaque : En conclusion, lequel de ces modèles historiques vous paraît le plus abouti ? Lequel vous inspire le plus ?

Constantin Lazaris : Je crois que le modèle de communautés autonomes fonctionnant en réseau de polarités complémentaires le plus abouti est celui des abbayes cisterciennes. A son sommet, l’ordre cisterciens occupait presque toute l’Europe. Ses abbaye étaient autant des centres religieux que des établissements productifs. Elles étaient de véritables petits établissements agricoles et artisanaux. Elles n’essayaient pas d’atteindre une autonomie seule, mais en réseau, en échangeant des denrées et en disposant d’établissements spécialisés dans la production ou l’extraction d’une ressource spécifique qui était ensuite apportée à l’abbaye-mère. Ces réseaux n’étaient pas l’idéal cisterciens en tant que tel qui, comme nous, recherchait l’autonomie, mais le constat de l’impossible autarcie. Les abbayes cisterciennes constituaient presque un État dans l’État, ce qui peut faire écho à une de vos questions précédentes. Elles possédaient des terres, disposaient de droits, d’une juridiction propre pour un certain nombre de questions. Leur modèle est une immense réussite, puisque elles ont perduré pendant des siècles et ont été une des matrices de la civilisation européenne, dans ses dimensions culturelles, sociales, matérielles, architecturales et même géographiques. Que souhaiter d’autre pour la fondation ?










Photographies par Les Images d'Aurélie